2018, Doc est de retour pour une exploration spatio-temporelle version graffiti. Cette fois-ci, il n’embarque pas Marti McFly mais Func’88, pour un périple de trente ans de peintures. Premier épisode du TimeDrops pour Drips, à la découverte des évolutions stylistiques et des influences d’un des virtuoses du graffiti parisien.

Hé, attendez un peu, Doc. Est-ce que j’ai bien entendu ? Vous dites que vous avez fabriqué une machine à voyager dans le temps… à partir d’une DeLorean ?

Depuis le début des années 90, Func’88 peint ses lettrages sur les murs de Paris, en multipliant les expériences graphiques. Vapeurs, dégradés, coulures, lignes franches, sont les rendus qu’il s’attache aujourd’hui à mettre en valeur dans une pratique d’un graffiti brut, instinctif et presque originel : celui de ses débuts. Attaché au style européen initié par les pionniers, il perpétue la tradition en changeant régulièrement d’alias, tout en y apportant sa touche de modernité avec des persos issus de la culture pop. Un mur, des bombes et quelques caps d’origine. Le reste n’est que superflu.

1990 : Premiers pas à la Sparvar


Je pense que c’est l’une des plus vieilles photos que j’ai de mes graffs, avant cela, on ne prenait quasi rien en photo. C’était un dimanche pluvieux et froid passé à traîner sur les quais de Seine avec Ryck et Spher, cherchant un spot pour vider nos Sparvar fraîchement acquises d’un plan foireux de déco. On connaissait déjà ce spot qui était peint par les AEC et les TSM si je me souviens bien, mais on avait aussi entendu que les flics pouvaient parfois être relous. Quoi qu’il en soit, on s’est décidé à faire un mot passe-partout : Starz. Pas assez de place pour faire chacun son nom. Spher s’est chargé du perso, Ryck et moi du lettrage et des effets. Technique totalement approximative de débutants, nous n’avions alors que quelques graffs à notre actif. Une fois terminé, je me souviens qu’on était super content de nous en l’observant du pont. Il n’était pourtant pas terrible du tout, mais avec le recul, je me rends compte que par la suite, j’utiliserai à de nombreuses reprises ces combinaisons de couleurs ainsi que ce type d’effets. On remarquera le A Fila de toute beauté…

1991 : Baby blue et vieux rose

Dans le terrain vague d’Ivry-sur-Seine, qui deviendra par la suite le parc de Cormailles en 2003. Ryck et moi venions voir notre pote Charm qui habitait la cité juste à coté et le terrain, peuplé de gitans et de gens du cirque, c’était déjà entièrement peint, principalement par Drone. Nous avons trouvé ce pan de mur et peint sans sous-couche avec les bombes de l’époque – Sparvar, Spraycolor, Aspect or – autant dire mission impossible, comme en atteste le « sale mur » de Ryck sur son perso inachevé à gauche. Couleurs typiquement Nineties : baby blue et vieux rose. Je n’aime pas spécialement ce graff, ne serait-ce que pour ces horribles flèches qui sortent de nulle part mais j’adore cette photo, sûrement pour la nostalgie de l’époque, du lieu et l’ambiance qui s’en dégage.

1993 : Retour d’Amsterdam

Pour l’anniversaire de mon pote Wish des TEH, à la MJC de Malakoff, notre playground. On revenait d’Amsterdam et ce lettrage est influencé par les graffs de Pone, alias Cat22. J’ai tendance à détester la plupart de mes anciens graffs, n’y voyant que les défauts et les erreurs, mais celui-ci me plaît encore aujourd’hui. A cette époque on faisait avec ce qu’on trouvait pour les couleurs, d’où ce double outline cuivre et ce fill-in bleu métal partagé avec la pièce de Kenor LST à côté de moi. La Krylon re-brandée Satur est en référence aux Krylon noires qu’on volait chez Monoprix, alors camouflées sous une étiquette Sipratic.

1995 : Chrome à la parisienne

Porte de Vanves, dans la fosse créée pour construire la nouvelle poste. Il me semble que le terrain était presque vierge encore et que seuls les P2B étaient déjà présents. Une pièce rapide avec Chari, un style simple sans trop de fioritures. Je n’ai mis un E à mon nom que trois ou quatre fois, simplement par plaisir de faire cette lettre. Pour la petite histoire, je ne me rappelais plus du tout de ce graff jusqu’à l’année dernière quand Weane me l’envoya par SMS, shooté dans les archives de Sheed16. J’ai donc une affection particulière pour ce petit chrome sans prétention bien daté mid-90’s.

1997/98 : 4 Those who Think Wildstyle is Ended…

Dans une usine désaffectée complètement vierge, à Courbevoie, gros hiver, très peu de spots couverts et l’envie d’expérimenter de nouvelles choses plus abstraites et compliquées. Ce jour-là j’étais avec Stak, d’où les spectres des deux côtés de ma pièce, Silvio Magaglio, qui nous suivait partout pour shooter des photos, et surement un ou deux autres TW-VAD. On a forcé un peu au hasard ce bâtiment pour y découvrir d’énormes salles que l’on est revenu exploiter plusieurs jours d’affilée. Mes graffs étaient assez peu consommateurs de peinture : trois bombes suffisaient amplement. A cette même période, Nascyo et Ryck faisaient des tracés directs wildstyles et Hoctez expérimentait ses premiers arbres-lettrages en un trait. Mon inspiration venait de Phase2 et le but était de faire des choses super compliquées à déchiffrer pour les non-initiés, ce que je considérais comme une rébellion face à la recrudescence de scènes élaborées avec personnages figuratifs et thématique couleur. Ce genre de surface vierge est un véritable caviar.

1999 : Style NYC

Vincennes, un petit terrain où on avait l’habitude d’aller peindre avec Creez. En 1999, j’intègre les GT et adopte un style NYC assumé dans l’esprit FX. Un retour au classicisme américain et des lettres plus simples et beaucoup plus lisibles. Je me défais de deux lettres, passant de Turssa à Turs. Celui-ci n’est pas le plus représentatif de cette période, mais surement un des plus intéressants à mon gout. J’avais décidé de jouer le contraste rouge/bleu et je pensais faire un outline blanc mais une fois le fill-in terminé, je trouvais que le coté fantôme sans contour était suffisant et j’ai su m’arrêter là. Je pense que cette pièce marque aussi la fin de cette courte période New York qui ne me correspondait pas plus que ça finalement. Je suis passé à autre chose après le bug de l’an 2000.

2001 : Astrobastard

Je me suis affranchi du style new-yorkais pour aller vers des trucs plus expérimentaux et ainsi revenir à des pièces plus personnelles. Cette même année, je fais aussi des mixtapes sous le nom Astrobastard avec Shone et Soper, du rap underground et avant-gardiste très loin de ce qui passait sur MTV. Je pense que mon style de graff s’accordait aussi à cette bande son en marge. Je commençais à vouloir mêler mes inspirations premières du graffiti européen à des formes futuristes et des fonds galactiques multicolores, inspirés d’une part par les comics de Jim Starlin ou Jack Kirby, mais aussi par les productions légendaires des TCA-CTK. A partir de là, j’ai commencé à conceptualiser mes graffitis plutôt que simplement plaquer mon nom sur le mur ou tenter de l’écrire de la manière la plus compliquée possible. Certes le style est encore embryonnaire et maladroit mais pour moi c’est une sorte de nouveau départ.

2004 : Rétrofuturisme

Durant les quinze années précédentes, il m’est arrivé occasionnellement de faire des Funcrime, mon premier tag de 1988. Cette fois je décide d’utiliser ce nom à nouveau et de laisser tomber mon ancien alias, d’une part pour changer mes combinaisons de lettres mais aussi pour passer à une nouvelle ère. Mon pseudo devient alors Func’88, contraction de Funcrime 1988. Ces changements de noms sont assez atypiques et vont en quelque sorte à l’encontre de la quête égotique propre au graffiti, mais cela ne me dérange pas, bien au contraire. Je poursuis ma quête du rétrofuturisme en essayant de me renouveler le plus souvent possible. Il n’y a rien de plus ennuyeux que de répéter la même chose indéfiniment, surtout quand on fait du mur de terrain. Ce spot de Saint-Ouen a vu éclore ou bien exploser pas mal de talents comme les DFP, Wobe, certains VMD ou Dem. A chaque fois qu’on arrivait c’était une nouvelle claque sur le mur, il n’y avait pas de toys là-bas, que des vrais writers venus pour le style. Pour repasser, il fallait faire mieux ou aussi bien. Une règle qui semble avoir complètement disparu mais qui devrait être encore observée de nos jours, à mon avis.

2008 : Cross-lines

Un style expérimental géométrique que j’ai nommé cross-lines, où les lettres se retrouvent twistées, créant ainsi une césure dans le remplissage et favorisant les espaces vides. L’ensemble devient plus fin, moins massif et se détache du fond. C’est à partir de là que j’ai commencé à faire des lignes droites et qu’il m’est devenu de plus en plus difficile de faire des lettres rondes ou molles. Le terrain d’Ivry-sur-Seine fût notre laboratoire de style pendant cinq ou six années. Avec Pro & Goze, on y allait quasi deux à trois fois par mois pour y tenter toutes sortes d’expérimentations, parfois réussies, parfois complétement ratées. On y a ramené pas mal d’étrangers et créé de bonnes connexions. J’aime celui-ci car il a un côté excentrique et inhabituel, quelque peu original. Nous avions une maniaquerie qui consistait à ce que le background reste noir en permanence pour nos fonds galactiques, il nous est arrivé de vider des dizaines de bombes noires pour faire surface propre. « Gare à celui qui aurait eu envie de mettre un coup de rouleau d’une autre couleur sur nos pièces. »

2012 : Future Primitive

Les deux années précédentes n’ont pas été très productives niveau graffiti pour différentes raisons personnelles. Je profite d’une réunion Ultra Boyz à Valence, en Espagne pour me remettre un peu dedans et faire entre autres cette pièce sans grande conviction et qui va finalement me redonner des sensations et me faire retrouver le côté brut de mes premières années de graffiti : sans background (ou du moins juste pour cacher ce qu’il y avait en dessous) avec des couleurs puisées au hasard dans le sac de Sozy, le tout sur un vieux mur délabré tout en matière et texture. C’est certainement à partir de cette pièce que j’ai eu un sursaut et un regain de motivation pour faire de nouvelles choses et me remettre dedans.

2014 : Style Heavy metal

Gros mur Ultra Boyz avec Dize, Pantone et Dead dans un stade abandonné. Il a fallu nous y reprendre à deux fois, ce que je déteste. Deux jours sous la pluie et cette surface en PVC, ce qui m’a poussé de façon inconsciente à faire cette 3d coulures camouflant les vraies coulures. Ce jour-là, tout le monde s’est mis d’accord pour dire que j’avais un style Heavy metal. On retrouve une fois de plus mes couleurs fétiches, bleu et rose que j’utilise fréquemment de manière quasi involontaire. Je suis assez satisfait du rendu Futur-Primitif de cette pièce. Le perso féminin est inspiré de Guy Peellaert, célèbre illustrateur Belge.

2016 : Dayz of Future Past

Depuis fin 2014, j’ai ajouté un O à la fin de mon nom, m’offrant ainsi de nouvelles contraintes et possibilités en terme de formes et compositions. Mes pièces s’en trouvent plus allongées et forment maintenant une sorte de cadre fermé par le F et le O. Pour celui-ci, je voulais un rendu vraiment old school avec ces persos inspirés des pièces 80’s des BBC, je l’ai d’ailleurs nommé « Dayz of Future Past » . Je lui ai donné une ambiance acid pour le rendre un peu plus contemporain et moderne. J’aime l’outline ultra-marine sur noir qui peut paraître discret au premier coup d’œil mais qui avec une bonne luminosité, est vraiment très efficace. Ce mur dans le 18ème arrondissment, rue Ordener est probablement ce qu’il y a de plus proche de l’idée que je me fais du mythique mur extérieur de Stalingrad dans les 80’s. Il se passe toujours quelque chose dans la rue, les gens passent, commentent, aiment ou détestent, se bouchent le nez ou prennent des photos. Il y a quelque chose de vivant et puis c’est mon quartier, c’est toujours plus facile de jouer à domicile.

2017 : Logo futuriste et retour aux traditions

Ce spot situé sur le canal à Saint-Denis, connu des parisiens, est vraiment superbe pour la photo avec ses barbelés sur le haut du mur et cet immeuble Ghostbuster en fond. Ce jour-là, j’étais à coté de Jay, ça faisait longtemps. C’est toujours magique de peindre avec lui. Étrangement, nos deux pièces n’ont pas été touchées durant de nombreuses semaines alors que nos autres partenaires ont été repassés rapidement. Ce doit être le pouvoir mystique des BBC. J’aime les 3d infinies, surtout quand elles sont vraiment abusives et prennent les 2/3 de la hauteur.

A la Chapelle, dans l’ancienne Sernam reconvertie en territoire de crackers et de réfugiés. Un spot qui se prête assez bien au titre de cette pièce : « Raining Blood » . Je me suis imposé de ne pas faire de personnage ni d’éléments figuratifs sur celui-ci pour préserver un coté abstrait, brut et violent en référence au morceau de Slayer. Il y a comme une ambiance de fin du monde qui se dégage de cette image dans l’ensemble, aussi bien par le mur gris que le sol jonché de végétation en décomposition. Ce genre d’endroit dans Paris intra-muros est voué à disparaître dans un avenir proche, tout comme les terrains vagues à la fin des 90’s et j’aime me dire qu’on en aura profité jusqu’au bout.

Mon dernier Graff de 2017 : « Before and After Science » , titre de l’album de Brian Eno amorçant son changement radical de style musical. Je ne dis pas qu’il en est de même pour moi mais il y a dans ce graff beaucoup de nouvelles choses. Il est construit entièrement de manière géométrique, fait de cercles et de segments. Le sketch initial ne ressemble d’ailleurs même pas à du graffiti. Les flèches sont déformées de manière grotesque et excessive. Je le vois plus comme une sorte de logo futuriste bien qu’on y retrouve tout de même encore des codes traditionnels et un côté rétro. Les personnages sont inspirés de Philippe Druillet, je tiens à affirmer le coté européen de mes peintures tout en sachant pertinemment que je pratique un art américain. Je n’ai jamais fait autant de pièces, eu autant d’inspirations et d’envies de peindre que durant cette dernière année. J’ai bien conscience que le graffiti dit de terrain n’aura jamais la même valeur que du vandale et que l’on peut considérer cela comme de la peinture facile, c’est pour cette raison que je m’efforce de pousser le style et le rendu de mes productions. Aujourd’hui, je pratique cette discipline bien plus comme un hobby qu’une raison de vivre, mais ma passion pour cet art est encore bien présente, trente ans après mes premiers coups de sprays.

Crédits photo : Silvio Magaglio, Fabien Granier, Sheed16, BloodyMary, Felipe Pantone, NovaDead.